mardi 17 juillet 2007

Critique "Murderball"

Murderball
de Dana Adam Shapiro et Henry Alex Rubin
2005
Paru dans l’hebdo ICI Montréal


LA QUADRATURE DU BALLON

La notion de discipline sportive prend un tout autre sens dans le documentaire Murderball. Première règle : lorsqu’on ne peut plus courir, il faut savoir bousculer à point.


Murderball… Ça porte la griffe de MTV Films et tout y est : le montage saccadé, le langage outrancier, l’image rentre-dedans, le speed metal… et quel titre ! Pourtant, ce n’est pas de bonzes hip hop ou de petits rebelles ardents qu’on traite ici, mais bien de sport. Le rugby, arène virile et sans merci, se joue toujours la main dans le visage et le cul en l’air jusqu’à ce que les blessures, inévitables, se mettent de la partie.


Le Murderball en est la déclinaison sanctionnée pour quadraplégiques : du tag football exercé en auto tamponneuse. Extrême et adapté, il est pratiqué par des semi-professionnels qui n’ont pas moins le mors aux dents que leurs confrères debouts ; mieux encore, un destin accidenté leur a permis de canaliser leur rage, leur détresse et l’urgence de se sentir complètement vivant. Cet état d’esprit a interpellé le journaliste Dana Adam Shapiro et le caméraman Henry Alex Rubin, tous deux allergiques aux bons sentiments et aux confidences inspirantes, si bien que l’ensemble des participants au film fut retenu en raison de leur forte personnalité et leur esprit combatif plutôt qu’en regard avec leur capacité à émouvoir ou jouer les modèles.


À ce titre, le vétéran Joe Soares, paralysé dans le bas du corps depuis sa prime jeunesse puis joueur émérite pour Team USA passé du côté canadien après avoir été fallacieusement retranché de l’équipe nationale, personnifie de manière exemplaire la démarche des documentaristes. Déserteur égocentriste chez les uns, demi-dieu sur le retour de notre côté de la frontière, Soares est avant tout une grande gueule salivant de la nitro, intransigeant sur le terrain comme dans les affaires de son gamin, un premier de classe empoté – c’est qu’à vivre d’adversité depuis toujours, Soares père n’en finit plus de pousser son entourage, ne s’étant jamais permis aucune relâche lui-même. De même, Mark Zupan, le capitaine de l’équipe américaine, ne regarde que rarement derrière pour mieux accélérer et ainsi faucher ce qui entrave la voie de son bolide modifié. L’orgueil bien à l’avant, Zupan aime la bière, le sexe et les sensations fortes tout autant qu’avant son accident de la route au collège. Jouer debout ou assis n’a pour lui que peu d’importance, car l’objectif demeure le même : compétitionner pour donner sens à sa vie.


Assez habilement, Murderball se joue du documentaire sportif routinier en se rattachant plutôt à des fictions autour de la réadaptation (The Best Years of Our Lives) ou les relations familiales (The Great Santini). Et ça marche comme sur des roulettes : l’échantillon et le pragmatisme de la démonstration nous interpellent sur la réalité des handicapés, le suspense culmine efficacement sur un dénouement inattendu tandis que la proximité des cinéastes accentue sans gêne les travers et la résilience de ces athlètes plus en forme et déterminés que la moyenne des ours. À défaut de pouvoir retomber sur leurs pieds, Joe, Mark et les autres ont appris à se prendre en main avec un peu de jurons et pas mal de sueur ; en demeurant fidèle à leurs caractères, Murderball s’est appliqué à ne les rendre que plus vivants encore.


© 2007 Charles-Stéphane Roy