mardi 17 juillet 2007

Critique "Rois et reine"

Rois et reine
de Arnaud Desplechin
2005
Paru dans l’hebdo ICI Montréal


SE PRENDRE BIEN LA TÊTE

Tout le monde saute une coche chez Desplechin. C’est laid et formidable à la fois.


Il y a plusieurs raisons de se réjouir de l’arrivée tardive du plus récent film d’Arnaud Desplechin ; d’une part parce qu’on s’était ennuyé des ses intrigues qui tanguent (Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), de l’autre, à cause des rumeurs favorables en forme d’honneurs et de quasi-unanimité de la critique française et défavorables par l’intrigante missive que constitua Mauvais Génie, le livre-témoignage de la comédienne Marianne Denicourt sur la récupération malveillante d’expériences intimes douloureuses qu’aurait détournées ici Desplechin, avec qui elle partagea un temps l’épicerie.


La sortie de Rois et reine vire d’autant plus à l’événement lorsque distribué par une nouvelle compagnie – Les Films d’Aujourd’hui, un labeur d’amour né de l’inébranlable cinéphilie de l’ex-critique Luc Perrault, et de Roland Smith, l’infatigable défricheur de cinéma dont on s’étonne toujours qu’aucune salle au Québec ne porte encore son nom (« Souvenez-vous », qu’ils disaient…)


Ceci étant écrit, gardons maintenant les yeux ouverts sur cette œuvre impériale – 150 minutes de dialogues bien français, ça calme – porté par une liberté de ton presque insensée. À deux doigts de l’autel aux côtés d’un promis qui ne l’émeut guère, Nora (Emmanuelle Devos) tente de convaincre Ismaël (Amalric), retenu contre son gré dans un institut psychiatrique, d’adopter son fils, avec qui il a passé une demi-douzaine d’années du temps de leur ménage commun.


Criez, chantez ou pleurez si ça vous dit, mais parlez-vous sur tous les tons nécessaires, semble nous dire Desplechin et son co-scénariste Roger Bohbot (Depuis qu'Otar est parti, La vie rêvée des anges). Rois et reine verse donc dans l’euphorie à en perdre haleine avant d’aboutir sur l’une des discussions entre un (demi-) père et son (demi-) fils les plus justes, sensibles et intelligentes vues au cinéma. Peu importe si Maurice Garrel, Catherine Deneuve et Hippolyte Girardeau servent tous d’abat-jour : ces vingt précieuses minutes d’échange justifient à elles seules l’existence mouvementée d’un film aux imperfections exemplaires.


© 2007 Charles-Stéphane Roy