vendredi 1 juin 2007

Critique "Printemps, été, automne, hiver… et printemps"

Printemps, été, automne, hiver… et printemps
de Kim ki-duk
2004
Paru dans la revue Séquences


Boucles en forme de coda


L’enfant terrible se serait-il assagit ? Les séances de mutilation gastrique aux hameçons de The Isle ou les dévotes prostituées de Bad Guy semblent bien loin depuis les pèlerinages rédempteurs de Samaria, toujours inédit au Québec, et maintenant ce Printemps, Été, Automne, Hiver… et Printemps déjà couronné à Sundance, Venise, Locarno et Pusan. De confession catholique, Ki-duk semble désormais dédié à observer ses contemporains avec une foi et un humanisme qu’on ne lui connaissait guère.


Conte en cinq temps balisé par les épreuves et un dépouillement progressif, le film constitue l’apogée d’une filmographie flirtant avec l’esthétisme européen, source constante d’inspiration de ce cinéaste formé à Paris, et cette propension à dépeindre les mœurs sociales d’une Corée du Sud maraudant entre tradition et modernité. On pourrait ainsi inscrire Ki-duk dans la lignée d’un Pier Paolo Pasolini, autre formidable polémiste réformateur, dans sa critique d’un monde où la pratique et la croyance font bande à part, soumis à un apparent antagonisme où les rapports entre le bestial et le sacré s’entrecroisent avec perversité. Chez Ki-Duk, le monde est donc divisé entre agresseurs et victimes, et chaque souffrance demeure indiciblement une délivrance.


Ki-duk a lié ses saisons d’un souci d’unité de lieu et d’action fortement théâtralisé où chaque détail se répond d’un apprentissage à l’autre. Le lieu principal est un monastère flottant au milieu d’un lac isolé par une chaîne montagneuse où médite un vieux sage et son tout jeune protégé, que l’on devine orphelin. Après que le disciple se soit adonné à des jeux cruels sur de petites bêtes, son tuteur le punit en lui infligeant le même sort afin qu’il médite sur sa relation avec ses proies. Des années plus tard, une adolescente malade loge chez le duo et, rapidement, le protégé tombe amoureux d’elle. Il décide à son départ de quitter son maître afin d’aller la rejoindre, mais en proie à un fort sentiment de jalousie qu’il ignorait, il l’assassine et retourne se réfugier chez son vieux maître. Après un long séjour en prison, il ira prendre la place du sage après la mort de ce dernier.


Alors que ces déclinaisons karmiques renouent avec certains grands préceptes bouddhistes – à savoir que la passion est ennemie de la sagesse, que le corps doit être mortifié pour atteindre la pleine conscience, que nous sommes en perpétuelle renaissance, le cinéaste disséminera bien ici et là certains thèmes plus personnels de sa stridente filmographie, comme l’absence de bonté, au profit d’une prédominance du sacrifice et de la cruauté, doctrines implacables dont il s’exerce ici pour la première fois à en éclairer les vertus, dont la conquête de la peur, l’espoir d’une cohabitation avec l’autre et la transmission du savoir.


Paternaliste par moments, son discours n’en révèle pas moins un optimisme latent teinté parfois d’une sourde ironie et d’un humour salvateur, comme en témoignent cette porte monolithique menant à une pièce virtuelle (sans murs) ou la bonhomie des policiers, qui doivent observer intégralement l’interminable punition de l’initié infligée par son maître afin de pouvoir procéder simplement à son arrestation.


Après avoir touché à tous les départements de production, Ki-Duk apparaît ici pour la première fois devant l’écran, dans la peau de l’ultime incarnation de l’apprenti, devenu maître à son tour. C’est dire comment ce projet lui tenait à cœur et représente l’un des sommets de sa jeune filmographie, riche et inconstante, désormais soustraite de cette habituelle et souvent fâcheuse inclinaison à vouloir choquer pour choquer. Il en résulte un film d’une remarquable justesse lyrique, à la concision pastorale empreinte d’une étonnante compassion et d’un véritable appétit de cinéma.


Moins organique qu’à l’accoutumée, le film fera néanmoins la part belle aux éléments naturels comme autant de mimétismes dramatiques, à commencer par l’omniprésent bruit des flots, des rochers à la glace en passant par d’infortunés grenouilles, le tout capté par des cadrages expressifs ainsi qu’une bande-son somptueuse et articulée. Et trône majestueusement au milieu de cet ensemble le temple flottant, qui, pivotant doucement sur lui-même, offre de judicieuses perspectives dynamiques tout en incarnant à lui seul ce long travelling spirituel du cycle des choses et des vivants.


© 2007 Charles-Stéphane Roy