vendredi 8 juin 2007

Critique du cycle "Erotic Tales"

Erotic Tales
2005

Paru dans l'hebdo ICI Montréal


CHOUCROUTE DÉGARNIE
L’Allemagne propose 30 courts pour que ça lève. Bleu Nuit peut visiblement dormir tranquille.


En attendant que l’été ne plante ses piquets pour de bon, la Cinémathèque québécoise tentera de vous donner des chaleurs en présentant la série complète des Erotic Tales de la boîte berlinoise Ziegler Films, complice à une certaine époque des Wajda, Straub/Huillet et Zanussi. Depuis 1993, 30 cinéastes furent réquisitionnés pour proposer leur définition culturelle et esthétique de l’érotisme. Parmi ceux-ci, on recense quelques locomotives rouillées, néanmoins pas des tout-nus : Nicolas Roeg, Bob Rafelson, Amos Kollek, Melvin van Pebbles, Paul Cox, Mika Kaurismäki… à une certaine époque, on mouillait nos rétines devant pareille fratrie anticonformiste, mais à la barre de cette entreprise de télé-séduction, le contingent fait plutôt figure d’artistes avariés.


Pendant auteuriste des Escarpins rouges, les Erotic Tales renvoient une imagerie incroyablement cheesy de la fantasmagorie charnelle, manifestement dirigée vers un public masculin selon l’initiative d’une femme (la productrice Regina Ziegler) qui a cru interpeller ainsi les derniers lapins sevrés aux catalogues Sears plutôt qu’aux pop-ups salaces du web. L’érotisme aurait-il un sexe ? « Nous avons trouvé qu’il n’y avait qu’une infime différence entre l’approche qu’ont les hommes et les femmes cinéastes face à l’érotisme », avance le conseiller au contenu Ronald Holloway. « Et je ne crois pas tellement non plus à l’argument qu’il y aurait une dominante féministe ou masculine dans l’esthétisme cinématographique en général», ajoute-t-il. Et à quoi ressemble l’érotisme vu par le trou de la petite lucarne ? Holloway confirme que « les cinéastes ont bénéficié d’une latitude quasi-totale si bien qu’au final, nous nous sommes aperçu que quelques épisodes relevaient plus de l’exotisme que de l’érotisme. Et tandis que la perception de l’érotisme demeure souverainement subjective, les autres producteurs furent étonnés des écarts de réception entre les auditoires ‘sophistiqués’ et le téléspectateur moyen. »


Exotisme ou érotisme, là n’est pas tellement la question : le libidogramme demeure plat devant pareille somme de clichés éculés jusqu’à la moelle – les grappes de raisins à ras le pompon, les mécanos monosyllabiques, les conjointes délaissées et les infirmières dévouées, ça intéresse qui, au juste ? « Les Erotic Tales furent produites sur WDR Cologne pour le compte de la 1ère chaîne publique allemande afin de répliquer au contenu soi-disant ‘érotique’ (de la soft porno, en fait) diffusé sur les chaînes privées », selon Holloway. Les premiers épisodes de la série ont connu un intéressant succès au pays lors de leur retransmission initiale il y a une dizaine d’années. » Mais pour ceux qui ont depuis adopté Wong Kar-wai, Alfonso Cuarón ou même Catherine Breillat, l’érotisme est un fruit autrement plus chargé de pulpe et de pépins, aux intrigantes possibilités. On parle ici d’imagination ET de représentation, deux faiblesses présentes dans la majorité des films disponibles en prévisionnement.


Du lot, seul le surestimé Hal Hartley est parvenu à marquer des points, et du côté de l’intellect de surcroît ! « Chaque réalisateur a pu raconter à sa manière ses propres fantasmes », dénote Holloway. La seule règle à observer était de se soustraire à toute obscénité ou violence ». Gagez toutefois sur Ken Russell et Jos Sterling pour injecter un peu de folie dans cette entreprise. Reste que de l’avis du critique Dave Kehr du New York Times, cette série a tout de « l’alibi culturel entre PBS et le Playboy Channel. » Jugez par vous-même : des titres aussi inspirés que Wet, Touch Me, Porn.com, Night Nurse et The Insatiable Mr. Kirsch appellent irrésistiblement la main dirigeante contre les côtes plutôt que vers le bas-ventre.


© 2007 Charles-Stéphane Roy