lundi 2 février 2009

Critique "Elle veut le chaos"


ELLE VEUT LE CHAOS
de Denis Côté
2009
Paru dans la revue Séquences

Sortir du rang

Du fugitif solitaire des États nordiques au couple bulgare égaré dans Nos vies privées, Denis Côté prend du galon et plonge pas moins d’une demi-douzaine d’écorchés dans Elle veut le chaos. Ce n’est pas le seul luxe que le cinéaste s’est permis ici; le noir et blanc 35mm, les acteurs chevronnés et un scénario plus dense qu’auparavant témoignent tous de l’amplitude que sa démarche de farouche indépendant laissait présager. S’il s’agit sans plus d’une institutionnalisation des moyens, la démarche demeure toujours aussi en amont du cinéma québécois, du centre comme de sa marge. Difficile d’accuser Côté d’avoir choisit la voie du compromis : faut-il se rappeler que le fossé entre ce 3e essai et Nos vies privées est tout aussi marqué que celui entre son aventure bulgare et son escapade à Radisson.

Objet indirect et jaloux de ses secrets, on entre dans Elle veut le chaos par une meurtrière plutôt que la porte principale. À ceux qui s’attendaient à saisir un fil d’Ariane dans ce film aux contours plus traditionnels, le réalisateur leur réserve une série de fausses pistes et quelques détours dès son introduction, alors qu’une femme s’accuse d’avoir tué son mari en entrant dans un poste de police, un personnage qu’on ne la reverra plus par la suite. On nous propose en échange des malfrats ennemis cloîtrés sur un rang aux abords d’une autoroute; d’un côté, le semi-retraité Jacob et sa fille Coralie; de l’autre, Alain, Spazz et Pic, toujours actifs dans la vente de drogue rurale.

Si leurs défiances quotidiennes tiennent du ridicule – les deux clans habitent l’un en face de l’autre! – et semblent tourner en rond, l’implication des femmes (la mère folle, la fille sauvageonne et deux prostituées russes) dans ces chimères de véranda sème juste assez de discorde pour faire imploser cet inexplicable voisinage forcé.

Le Prix de la mise en scène obtenu au Festival de Locarno 2008 confirme bien une chose : au-delà de l’histoire, de la qualité de la direction photo de Josée Deshaies et d’un casting impeccable, le cinéaste, maintenant muni de moyens accrus, s’accapare encore plus qu’auparavant tout l’espace du film, des travellings étudiés aux chocs atmosphériques, de l’enchère de personnages faussement stagnants – un défi narratif payant au final – au deuil amusé d’une virilité truande, dont le teigneux Spazz semble s’être fait un devoir d’imposer à toute cette bande de flancs mous et de tire-pois. Plus que tout, personne dans le cinéma québécois récent n’arrive à écrire de pareilles histoires, gage d’une démarche inimitable, budget décent ou pas.

On remarquera aussi une corrélation évidente entre ces bandits d’arrière-pays refusant de jouer dans les grandes ligues et Côté le cinéaste, toujours aussi méfiant envers le cinéma grand public, essayant d’apprivoiser le cinéma syndiqué par tous les décalages possibles. Ouvrir le jeu sans dévoiler toutes ses cartes, tel était ici le défi du réalisateur.

Pour autant qu’on fasse le deuil du réconfort d’une logique irrévocable, Elle veut le chaos parvient sans difficulté à nous embarquer avec ses personnages lentement définis, l’inexplicable force d’attraction de ce coin perdu pourtant à distance de marche de l’autoroute, ou encore ce noir et blanc ascétique magnifiant la Coralie d’Ève Duranceau, moins par ses traits sévères et anguleux que par le contraste de ses cheveux de charbon et son visage picoté amplifié par la pellicule monochrome.

En bon cinéphile, Côté rend une fois de plus hommage aux pionniers du cinéma québécois avec ces gueules tout droit sorties des premiers films de André Forcier et Marcel Carrière et cette campagne inquiétante à la Maudite galette. Alors que les personnages de ses deux premiers percevaient presque les habitants de Radisson ou de Ste-Perpétue comme un entourage exotique, le cinéaste a préféré cette fois façonner de toutes pièces ses ‘régionaux’ – le film fut tourné à Contrecoeur, en Montérégie, sans que l’action ne dépende d’un lieu précis comme dans Les états nordiques ou Nos vies privées – pour s’assurer de leur intégrité dramatique, quitte à ne s’intéresser qu’à leur grotesque pour les besoins de la cause, un film d’ensemble voulu tel quel, sans performance d’acteur ni tirade.

Qu’importe les improbables desseins de ses personnages, ses efforts acharnés de distanciation et ses transitions discutables, Elle veut le chaos n’appelle jamais à l’ironie et parvient à disposer de ces caïds du dimanche avec la dignité d’une véritable tragédie.

© 2009 Charles-Stéphane Roy

Critique 7915 KM


7915 KM
de Nikolaus Geyrhalter
2009
Paru dans la revue Séquences

Le désert dans le rétroviseur

Au Québec, on a pu découvrir le talent de l’Autrichien Nikolaus Geyrhalter dès 1999 aux Rencontres internationales du documentaire avec Pripyat, requiem en noir et blanc sur la communauté de 15 000 obstinés vivant dans le périmètre interdit de Tchernobyl en dépit de la radioactivité et de l’exode des 45 000 autres habitants de la ville après la catastrophe de 1986. L’an dernier, le Cinéma du Parc programmait le fascinant Our Daily Bread, mi-Koyaanisqatsi, mi-Manufactured Landscape, sur la production industrielle répondant à nos besoins alimentaires, une orgie sérielle de la gloutonnerie qu’engendre le progrès. La méthode Geyrhalter est implacable, sourde à toute manipulation émotive, montrant à voir l’horreur invisible quand la modernité déraille.

7915 KM ne déroge pas à sa stratégie documentaire, alors que l’Autrichien plante son cinémascope HD au milieu du rallye Paris-Dakar – d’où la distance évoquée dans le titre – après le passage des coureurs. Fidèle à ses préoccupations, il partit 16 semaines à la rencontre des bédouins marocains vivant le long d’un parcours apparemment familier chez les téléspectateurs de l’événement depuis 30 ans pour les inviter à témoigner de leur mode de vie et des changements qu’occasionnent pareil événement sur leur territoire.

La plupart d’entre eux subissent sans surprise ce cirque mécanique de loin, comme si l’évolution technologie leur passait en trombe sous le nez pendant quelques heures, qu’ils soient là ou pas. Malgré l’étendue et l’austère beauté des dunes désertiques de la Côte Ouest africaine, d’autres déplorent les ravages causés par le défilé turbo sans égard pour ceux qui continueront de vivre là bien après leur passage.

Si le genre documentaire commence là où le reportage télévisé se termine, 7915 KM suit l’adage à la lettre. Les décors relayés en arrière-plan de la couverture du Paris-Dakar prennent soudainement vie et nous renvoient des images inédites imperceptibles durant la course. Car en un peu moins de 8 000 kilomètres dans une région aussi distincte et indomptable que celle du bassin pansahélien vivent quantité de tribus et nomades aux riches cultures ancestrale, une réalité complètement soustraite du spectacle de sable et de bourrasques que nous ont habitué les télés internationales.

Deux des séquences les plus stupéfiantes montrent un groupe de cavaliers hisser leurs bêtes sur les wagons d’un train pour les emmener dans leur nouveau pâturage, puis des gardes frontières au milieu de la République saharienne enfiler les clopes bien peinards sur leur jeep armée jusqu’aux dents, épiés depuis des dizaines d’années par les représentants des Nations unies à quelques mètres de là, parce que les délimitations territoriales n’ont pas été clairement cadastrées suite au départ des colons espagnoles.

Pendant qu’on se demande qui surveille qui, l’insistance de la caméra de Geyrhalter sur cette chasse gardée au milieu de nulle part suggère que les coureur du Paris-Dakar n’ont aucune idée des implications liées au sol qu’il foulent, à l’instar de toutes les manifestations sportives tenues en lieux troubles, du combat Ali-Forman dans le Zaïre de Mobutu aux Jeux de l’Allemagne nazie en 1936 jusqu’aux Olympiades de Pékin l’été dernier.

Mais le rallye en tant que tel n’intéresse pas le cinéaste; le film s’en détache progressivement pour plonger dans un réquisitoire sur un nouveau type de colonialisme, la post-occupation spontanée, suggérant que le désert, tout comme le sommet de l’Everest, n’est plus qu’un obstacle divertissant pour le conquérant occidental. L’autre réalité apparente soulevée par le film, c’est que le droit que se donnent les Européens de rendre élastiques les frontières d’anciennes colonies ne sera jamais réciproque pour les Africains ; le meilleur des mondes n’est-il pas d’assurer son expansion idéologique et marchande sans avoir à ouvrir les vannes de l’immigration ?

La finale troublante à souhait de 7915 KM – presque empruntée à Harun Farocki – illustre bien ce paradoxe, tandis que des Africains partis incidemment de Dakar, le point d’arrivée de la course, tentent de faire fi à leur tour des limites territoriales en mettant le cap sur l’Espagne à l’aide d’embarcations illégales, pendant qu’un avion appartenant à un programme européen anti-immigration équipé d’une technologie de pointe, parvient à repérer les embarcations fugitives grâce à un téléobjectif haute définition survolant la mer.

Comme dans ses films précédents, le cinéaste manifeste à nouveau le rare talent de mettre en perspective une somme de témoignages fragmentaires pour en arriver à un constat macrocosmique par une vision cinématographique soufflante de maîtrise formelle, le plus souvent – comme dans le dernier droit – avec des images d’une amplitude visuelle et morale vertigineuse.

© 2009 Charles-Stéphane Roy

Christian Marclay et l'exposition REPLAY


Pour en finir avec la reproduction mécanique
2009
Paru dans la revue Séquences

Les fidèles du Festival international de musique actuelle de Victoriaville connaissent probablement mieux l’art de Christian Marclay, Américain d’origine suisse parent du groupe Fluxus, de Steve Reich ou Laurie Anderson, que les cinéphiles, bien qu’il soit également indissociable de la vidéo d’art new-yorkaise du début des années 1980.

La DHC/ART Fondation pour l’art contemporain, de plus en plus connue au Québec et ailleurs depuis que sa fondatrice Phoebe Greenberg a produit le court métrage « Next Floor » de Denis Villeneuve, a emmené à Montréal l’exposition-rétrospective Replay, commandée à l’origine par la Cité de la musique à Paris. Une excellente opportunité (jusqu’au 29 mars 2009) de se plonger dans l’univers d’un pionnier de la vidéo audio expérimentale.

La première nord-américaine de Replay constitue un choc temporel indéniable. Parce que l’œuvre pré-numérique de Marclay est le prolongement de ses essais audio, et qu’elle correspond à une période presque primitive de la vidéo d’art, il demeure difficile aujourd’hui de faire abstraction non pas des moyens de production plutôt rudimentaires, ni de la qualité des enregistrements, mais plutôt des théories sous-jacent les premiers temps d’une démarche bien de son époque, où le terme ‘multimédia’ faisait frissonner tout ce qui s’appelait avant-garde déjà lassées d’un pop art agonisant.

Le hasard a fait que Replay soit présenté à Montréal en même temps que Sympathy for the Devil au Musée d’art contemporain et Warhol Live au Musée des Beaux-Arts, autres expositions consacrant les premières fusions entre le rock et l’art. Marclay, l’un des plus percutants vidéastes de ce côté-ci du phonogramme, a dominé l’âge d’or analogique par ses collages simplistes mais terriblement efficaces avant que l’ère de l’échantillonnage (sonore et visuel) ne requiert une autre manière d’envisager la matière première, images et sons séquencés et modulables à l’infini.

Certains observateurs – surtout de l’industrie de la musique – l’imposèrent d’emblée comme l’un des pères du turntablism, terme américain désignant l'art de créer de la musique grâce aux platines à vinyles et aux disques vinyles. Au milieu des années 1970, bien avant que l’échantillonnage soit une pratique live, à la mitaine, selon le degré de doigté et d’ingéniosité sonore des DJs, Marclay avait déjà confectionné une batterie synthétique à l’aide d’un disque vinyle sautillant avec régularité pour remplacer un batteur humain.

L’esprit punk, D.I.Y. – ‘do it yourself’ étant dans l’air du temps, Marclay appliqua ce principe dans ses concerts, qui se transformèrent rapidement en performances, en happenings puis en œuvres muséales. Passer en bandouillère une table tournante modifiée en guise de guitare et se filmer imitant Jimi Hendrix et sa guitare hurlante, voilà le germe d’une démarche visant à donner un autre sens aux objets parente de Marcel Duchamp, qu’a toujours admiré publiquement Marclay. Celui-ci a poussé l’art du collage tellement loin – en cassant des vinyles et les recollant pêle-mêle pour les faire jouer ensuite et créer de nouvelles dynamiques grâce aux sautillements et plages déconstruites – qu’il fut tout naturel pour lui d’appliquer pareil traitement à la vidéo.

Ses premières bandes constituent de simples montages / captations de ses performances – seul avec son Phonoguitar (sa platine modifiée entre guitare et phonogramme) ou avec des complices cassant, égratignant ou tapant ensemble des vinyles. Marclay fit le chemin inverse en remontant selon certaines thématiques des extraits de films pour en faire une nouvelle suite d’images et d’idées dans une autre série, tandis que qu’une troisième vague le vit filmer des expériences sonores poussives originales. Le trait commun de ces essais demeure invariablement le son, leur traitement et la réflexion sur leur ‘présence’ au cinéma. Replay est ni plus ni moins qu’un rappel (comme à la fin d’un concert) des œuvres les plus spectaculaires de Marclay, certaines ludiques, d’autres carrément expérientielles.

PREMIER MOUVEMENT: MUSIQUE NON-STOP
Fast Music (1982) : en moins de deux minutes, Marclay se filme en train de manger littéralement un disque vinyle à la manière d’un clip de Norman McLaren. Ce clin d’œil annonce la performance vidéo de Record Players (1985), durant lequel des individus font la vie dure à des disques vinyles, jusqu’à les faire éclater et marcher sur leurs débris. L’année précédente, Ghost (I Don’t Live Today) se voulait un vidéoclip ironique sur une version déconstruite de la pièce du même nom de Jimi Hendrix lors d’un ‘solo’ de phonoguitar en alternant des images du barde afro-hippie, l’un des premiers artistes à brûler son instrument pour en tirer de nouveaux sons.

SECOND MOUVEMENT: LE SON EN ACTION
L’une des œuvres les plus politisées de Marclay est sans conteste Guitar Drag (1999), une vidéo rendant hommage à James Byrd, Jr, un Afro-Américain mort de manière odieuse après avoir été dévêtu, enchaîné par les poignets derrière un camion de brousse puis traîné à toute vitesse sur trois miles dans le désert texan par des suprémacistes néo-nazis. Ici, le vidéaste a attaché une guitare à une remorqueuse et lui fait subir le même sort presque au même endroit durant de longues minutes, faisant hurler son instrument jusqu’à créer un magma de distorsion.

La même année, Marclay juxtapose quatre plans de platines dans Gestures et crée son premier mix vidéo, alors que les sons des quatre séquences se surimposent et se répondent malgré l’effet apparent de cacophonie.

L’antithèse de ces deux œuvres pourrait bien être Mixed Reviews (American Sign Language) (1999-2001), une des plus brillantes vidéo d’art de la présente décade. On y voit dans un plan fixe de 30 minutes le collage ‘invisible’ de textes critiques sur des pièces de musiques ‘récités’ par l’acteur muet Jonathan Kovacs à l’aide du langage des signes. L’analyse de performances musicales prend vie sous nos yeux et devient une performance en soi fort éclatante, tandis que Marclay livre spécifiquement à l’acteur des critiques hautes en couleur, utilisant des métaphores spectaculaires, comme pour tourner en ridicule certaines sentences ampoulées ou exagérément colorées, tout comme la manie du superlatif dont tend à abuser une certaine critique culturelle. Plus que le travail de traduction d’un art et d’un langage à un autre, Mixed Reviews transporte le mime à un degré d’interprétation (au propre comme au figuré) inégalé, tout en poussant vers un nouvel axe zéro le travail de Marclay sur la transposition du son en images.

TROISIÈME MOUVEMENT: L’ÉCHANTILLONNAGE VIDÉO AVANT L’ÈRE DU ‘MASH-UP’
Terme dont la popularité a explosé en 2008, le ‘mash-up’, ou émulsion vidéo, un effet de remontage numérique dont les plus probants exemples sont ces bandes annonces détournées faisant passer The Shining pour une comédie romantique ou West Side Story pour un film de zombies avec des résultats mystifiants, n’est ni plus ni moins que le prolongement de l’échantillonnage vidéo, une discipline des années 1980 perfectionnée durant la décennie Clinton – au Canada, This Narrative is Killing Me (2001) de Dennis Day reste l’un des plus illustres exemples en la matière.

Marclay s’est servi de cette technique dans Telephones (1995), qui combine plusieurs courtes scènes de films hollywoodiens durant lesquelles des personnages utilisent le téléphone pour ensuite remanier le tout selon un plan plus proche de la partition que du scénario. À des éléments visuels comme les appareils téléphoniques ou les cadrans de composition, Marclay insère progressivement les répliques, qui en viennent à élaborer de nouveaux dialogues sans égard à toute forme de continuité selon les époques ou les films, puis des éléments sonores comme les sonneries et le fracas des combinés raccrochés. Une fois rapaillées, ces retailles visuelles et sonores en viennent à revivre en occupant pour une fois l’avant-plan.

Crossfire (2007) se veut le prolongement excessif de ce procédé, alors que le spectateur doit se placer au centre d’une petite pièce dont les quatre murs-écrans diffusent des extraits différents de films durant lesquels sont utilisés des armes à feu. Du chargement à la fusillade, on devient carrément la cible d’un carnage sonore et visuel en quatre contrepoints, selon l’angle auquel on fait face. Les visages sont devenus secondaires, tandis que la bande-son multiplie les coups de feu, apparemment de manière diffuse, mais toujours contrôlée pour en arriver à une suite cohérente et dramatique.

Le clou de ce mouvement est Video Quartet (2002), panoramique de quatre écrans pleine grandeur alignés horizontalement, sur lesquels sont projetés des images de musique, de sons et de voix, toujours dans le corpus du film populaire. Les sons et les silences se répondent et s’entrechoquent, mais, comme dans le cas de Telephones, les images ‘supportant’ les sons en viennent à prendre à leur tour un sens nouveau : c’est la rencontre de John Cage et de l’effet Koulechov, un façonnage impressionnant par sa dimension, mais quelque peu éculé lorsqu’on le compare avec les possibilités techniques et interprétatives du numérique. Car pendant que Marclay tente d’en finir avec la reproduction mécanique, les nouveaux wizz kids fréquentant Elektra ou Mutek fraient déjà avec des joujoux autrement plus sophistiqués comme la Reactable, l’Absolut Quartet et le Robodrummer.

© 2009 Charles-Stéphane Roy

jeudi 8 janvier 2009

NFL Films: 46 ans de fièvre du dimanche après-midi


Paru dans la revue Séquences
2008

Les dieux du stade

Avec l’automne revient la grande tradition américaine du football de la NFL. Véritable religion chez nos voisins du Sud, chaque saison culmine sur la présentation de la finale du Super Bowl, l’un des événements les plus regardés dans le monde. Afin d’assurer la pérennité des dynasties de ses franchises et l’héritage de ses nombreuses vedettes, la compagnie NFL Films a cumulé depuis plus de 45 ans un fonds d’archive inégalé dans le sport professionnel, en plus d’avoir contribué à révolutionner à plusieurs égards la télévision aux Etats-Unis.

Fondé en 1962 par Ed Sabol, un vendeur de manteaux de Philadelphie âgé de 48 ans, Blair Motion Pictures devint NFL Films deux ans plus tard après que Sabol eut joué le tout pour le tout pour obtenir les droits exclusifs de captation du 1er Super Bowl. Deux ans plus tard, la compagnie est la première à capter les propos d’un entraîneur-chef et de ses joueurs durant une partie à l’aide de microphones miniatures. L’ambition de Sabol était simple et strictement motivée par son amour inconditionnel de ce sport : montrer le football sur pellicule comme si c’était un drame hollywoodiens. « Nous sommes des historiens, des raconteurs, des fabricants de mythes », reconnaîtra-t-il plus tard.

Faut-il le souligner, l’ambition visionnaire de la ligue de football à contrôler et glorifier son image pour mieux la revendre à toutes les chaînes diffusant des parties ou des comptes-rendu était un coup de génie en soi, damant au passage le pion aux autres ligues professionnelles. Les innovations allaient s’enchaîner rapidement alors que NFL Films développe son style inédit dans le sport télévisé, récupérant les méthodes du cinéma direct – Sabol était un admirateur de D.A. Pennebecker – pour dynamiser ses captations en laissant toute la place au son direct et au montage multicaméra.

En plus d’avoir inventé les bloopers, les reprises en angles inversés et le long métrage sportif entièrement tourné en Cinémascope (100 Yards Universe, 1995), NFL Films a aussi lancé la carrière d’illustres artisans tels que le narrateur baryton John Facenda – surnommé « The Voice of God » par ses fidèles – et le compositeur Sam Spence, reconnu pour son style inimitable emprunté aux marches militaires et aux orchestrations inspirantes à la Aaron Copland. Ceux-ci collaboreront à plus de 700 films originaux en près de 30 ans. D’autres illustres invités comme Roy Scheider, James Coburn, Gary Busey et même Orson Welles ont prêté ponctuellement leur voix aux productions de l’entreprise.

LE STYLE
Plus qu’une simple boîte de service désignée pour promouvoir une discipline et archiver des exploits, NFL Films a élevé le documentaire sportif au rang d’œuvre à part entière. Mieux encore, la signature de la compagnie (surnommée « Tight on the Spiral », en référence au mouvement du ballon lancé par le quart-arrière), mélange de 16mm granuleux, de super-ralentis, de proximité avec l’action et de musique originale grandiloquente, a contribué largement à mythifier le football au rang des grands événements de la vie sociale américaine, nourrissant nombre de légendes au passage.

Utilisant à fond les métaphores entre ce sport et les guerres de tranchées, l’entreprise de Sabol a rapidement compris qu’en tirant profit des conditions météorologiques dramatiques durant certaines parties, de l’esprit familial et religieux régnant dans chaque clan, du culte des uniformes et de la personnification de chaque stade, le football supplanterait aisément le baseball comme le sport national favori des Américains, une prédiction qui n’a pas tardé à se concrétiser une dizaine d’années après ses premiers tours de manivelle. Dans leur film Autumn Ritual (1986), certains observateurs comme Allen Ginsberg ou Philip Glass n’hésitent pas à souligner les emprunts de l’équipe de Sabol au ballet, à l’opéra et au télé évangélisme dans la stylisation de ce sport.

LA MÉTHODE
Encore aujourd’hui, la méthode NFL Films a été copiée par nombre d’équipes de télévision affectées à divers sports, dont certaines institutions comme "Hockey Night in Canada". À chaque partie du calendrier, la boîte mandate deux directeurs photo pour capter les moindres faits des joueurs, leur laissant une liberté peu commune dans leurs choix artistiques – aucun réalisateur ne supervise leur travail – et plus de 12 000 pieds de pellicule à leur disposition.

Pas moins de 28 directeurs photos sont en service lors du Super Bowl. 1 000 milles de pellicules sont ainsi imprimées annuellement, faisant de NFL Films le client le plus lucratif de Kodak, devant même les studios hollywoodiens! Et on ne parle même pas des incalculables drames sportifs filmés à la manière des Sabol…

Au-delà des considérations empiriques, NFL Films a maintenu son devoir de s’intéresser autant aux jeux sur le terrain qu’aux réactions des entraîneurs, des joueurs et même du public à l’aide de trames sonores élaborées avec des micros grands comme la moitié d’un 10 cents et d’un transmetteur de huit onces posés sur les épaulettes des joueurs ou sur le chandail de l’entraîneur et des arbitres, une technique a lui valu 13 des 82 Prix Emmy récoltés au fil des saisons.

LES PROUESSES
9 045 captations de football plus tard, les services de NFL Films ont été réquisitionnés pour les Séries mondiales de baseball, la finale de la Coupe Stanley, le US Open, le Derby du Kentucky, le tournoi de Wimbledon et le Masters de la PGA, parmi d’autres, portant ainsi à 4 000 le nombre d’heures de programmation produite annuellement. Son service d’archives compte pas moins de 100 millions de pieds de pellicule 16mm emmagasinée dans plus de 50 000 boîtes, dont la captation du match Princeton vs. Rutgers, filmée par Thomas Edison lui-même; la première captation avec son synchro datant de 1925 et la première couverture d’une partie en couleur (1934).

L’INFLUENCE
Utilisant du matériel de pointe, les caméramans de NFL Films ont développé plusieurs habiletés que leurs confrères des chaînes de télévision, confinés à des équipements plus statiques, n’ont réussi à imiter qu’après coup. Oliver Stone, qui a lui-même emprunté le style de la maison durant le tournage de son drame sportif Any Given Sunday, affirmait à son tour que NFL Films ne devait pas être sous-estimé. « Il demeure particulièrement difficile de suivre à la caméra un ballon lancé dans les airs sur toute sa course avec la bonne focale. C’est comme tirer sur un animal en mouvement; on doit pouvoir deviner où il s’en ira. En ce qui me concerne, filmer une partie de football est ni plus ni moins une forme d’art. »

PÉNALITÉS
Certains ont pu reprocher à la boîte sa griffe impériale et pompeuse, son manque de perspective vu sa relation privilégiée avec la ligue et les joueurs, sa vision romantique d’un sport considéré comme macho par plusieurs. Depuis Leni Riefenstahl et son Triomphe de la volonté 30 ans avant les débuts de la compagnie américaine, on peut croire qu’effectivement, le sport appelle à l’unité nationale et sa représentation vise autant à consolider son emprise sur les masses qu’à assurer la pérennité financière de ses dirigeants.

« NFL Films est la plus efficace machine de propagande de l’histoire du corporatisme américain », avait même lancé Sports Illustrated, autre institution de la vie sportive professionnelle nord-américaine. Afin de clouer le bec à ses détracteurs, Sabol fils a lancé la série « Football Follies », amalgame de bêtisier, de chutes inutilisées et de narrations loufoques, n’hésitant pas à autoparodier leur propre image.

Le fait demeure que NFL Films a si bien établi sa marque qu’elle arrive à l’imposer depuis quelques années dans d’autres sphères d’activités, comme la publicité, le vidéoclip et le long métrage. Incidemment, Ed Sabol, un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, a réussi en moins d’un demi-siècle à faire de sa compagnie la productrice du second sujet le plus filmé sur la planète après le conflit 1939-45, tous médiums confondus.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Somebody Up There Likes Me"


SOMEBODY UP THERE LIKES ME
de Robert Wise
Paru dans la revue Séquences
2008

Rocky avant Balboa

20 ans avant que Sylvester Stallone ne vienne redonner au ring ses lettres de noblesse sur grand écran, un autre Rocky, Graziano celui-là, électrisait les foules avec son style nonchalant et sa réputation d’ex-petit voyou. Le film que le grand Robert Wise tira de son autobiographie, même s’il fut marqué par la fatalité, continue de s’imposer comme l’un des meilleurs drames sportifs jamais réalisés.

Somebody Up There Likes Me fut un objet délicat pour Hollywood avant même sa sortie au milieu des années 1950. Tiré d’un roman sur l’ex-champion du monde des poids moyens, le film devait être le nouveau tremplin de James Dean, fraîchement sorti de Giant, avant que celui-ci ne s’enlève la vie au volant de sa voiture. MGM et Wise se sont alors tournés vers le tout jeune Paul Newman, qui avait surtout fait sa marque à la télévision jusque là, pour incarner l’impétueux boxeur.

Pier Angeli et Sal Mineo, proches de Dean, avaient déjà accepté de jouer dans le film avant l’accident mortel de celui-ci, et ont tenté de briser leur contrat pour honorer leur ami, mais la MGM leur força la main et usa de son influence par la suite pour leur faire payer ce soubresaut en faisant d’eux des parias à Hollywood.

Newman se servit de cette visibilité inouïe pour asseoir son rôle mythique de dilettante à grande gueule, sans attache et habitué à se retrouver dans le trouble, un personnage qui connu son apogée dans Hud, Harper, Cool Hand Luke et Butch Cassidy and the Sundance Kid. Graziano, fils d’un chômeur ivrogne et canaille en devenir, était tout indiqué pour lui : évoluant entre la maison de redressement, l’armée et la prison, Graziano, plus habile avec ses poings que son jugement, s’est mis à dos avec une effronterie stupéfiante nombre d’individus plus riches ou puissants que lui avant d’atterrir sur un ring et utiliser à bon escient son jab pour devenir l’héros du peuple.

« Don't worry 'bout a thing » est le leitmotiv que Graziano balance durant tout le film à son entourage, sa mère en premier, convaincu qu’il pourrait vivre plus librement si personne ne se souciait de lui. Agile mais allergique à l’autorité, il partage plusieurs traits avec Jake La Motta, le ‘taureau enragé’ personnifié par Robert de Niro dans le film de Martin Scorsese, dont celui d’avoir survécu aux bas-fonds new-yorkais.

Plus qu’un simple portrait d’une ascension abracadabrante, SUTLM constitue un tableau probant des coulisses du monde de la boxe des années 1940, des réseaux de combats mineurs, des démêlés avec la toute-puissante commission de boxe de la ville et de la compétition entre les scènes de New York et Chicago, tout comme la réalité des quartiers pauvres de la métropole, où les voyous n’avaient pas l’habitude d’engendrer des champions.

Comme dans plusieurs films d’autres genres sortis dans les années 1950, les personnages féminins tiennent aussi des rôles bienveillants avec une franchise désarmante, surtout dans le cas de Norma, la fille rangée qui acceptera de marier Rocky et le soutenir d’une main de fer en dépit du caractère bouillant de son étalon.

Plus de 50 ans après sa sortie, SUTLM surprend encore par la qualité de son exécution, des chorégraphies des pickpockets détroussant leur victime aux scènes de combat, présageant ainsi le West Side Story que réalisera le même Wise cinq ans plus tard. Le crédit revient à part égales à la direction photo éblouissante de Joseph Ruttenberg, donnant à voir les contrastes nocturnes parmi les plus saisissants de la fin de l’ère du noir et blanc. Ruttenberg procurera d’ailleurs au film l’un de ses deux Oscars, l’autre étant attribué aux décorateurs et directeurs artistiques pour la richesse de leur environnement.

Le point culminant du film est sans surprise le combat entre Graziano et Tony Zale, interprété avec prestance par l’intimidant Courtland Shepard, qui réunit durant de longues minutes les meilleurs éléments de la production, dont la prestation endiablée de Newman, la précision des mouvements prodiguée par le conseiller technique Johnny Indrisano, l’isolation dramatique entre les boxeurs et le public par les réflecteurs de l’aréna, et enfin, la direction virile de Wise.

La présence furtive de Robert Loggia et Steve MacQueen, autre phœnix destiné à perdre la vie à cause de la vitesse, procure d’autant plus à SUTLM une aura de projet maudit et mythique à la fois.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Capitaine Achab"


CAPITAINE ACHAB
de Philippe Ramos
Paru dans la revue Séquences
2008

Nantucket revisited

Les coproductions entre la France et la Suède sont rares et toujours intrigantes. Lorsqu’il est question d’une adaptation déglinguée du mythique « Moby Dick » de Melville selon le point de vue du capitaine, on porte d’autant plus attention. Et si le 2e long métrage du Français Philippe Ramos malmène plusieurs chasses gardées au passage, grand bien lui fasse.

Révérée chez les lycéens européens comme un classique de la jeune littérature américaine, le destin du cachalot géant du Massachusetts fait partie de ces aventures plus grandes que nature dont le cinéma (surtout états-unien) a tiré profit comme un puit de pétrole sans fond. Malgré cela, peu de Français ont osé adapter au grand écran les œuvres de l’Oncle Sam, ne serait-ce que par la vertigineuse richesse de leur propre patrimoine.

Après un premier long métrage demeuré confidentiel (Adieu pays, 2003), Philippe Ramos s’est convaincu de pouvoir dompter le monstre yankee à sa manière par l’humour et les fulgurances visuelles. Et ça fonctionne : le décalage culturel se fait tout en douceur, porté par une syntaxe allergique aux épanchements, telle un chapelet de bulles dramatiques s’enchaînant avec juste ce qu’il faut d’entrain et de sobriété. À ce titre, Capitaine Achab a plus à voir avec Jean Vigo, René Clair ou Guy Maddin que la théâtralité historique d’un Éric Rohmer ou les délires à la Michel Gondry.

Inversement proportionnel aux dérapages interculturels dans laquelle l’Américaine Sofia Coppola embourba son Marie-Antoinette, l’appropriation du « Moby Dick » par Ramos s’effectue par refocalisation du récit. Exit Ismaël, le candide personnage central de Melville. Comme son titre l’indique, c’est le capitaine Achab qui mène ici l’action, du berceau jusqu’à son triomphe en mer à la tête de l’équipage du Pequod.

Le film est divisé en cinq parties évoquant le picaresque de l’odyssée d’Achab, de la mort de son père et son insistance à le tenir loin des bateaux de pêche, à sa dérive juvénile sur une rivière et sa rencontre avec des bandits de petit chemin, puis la rancœur qu’éprouvent sa tante et son mari lors de son bref séjour chez eux, son amour pour Anna et sa relation avec Starbuck.

Le passé d’Achab, monté de toute pièce par Ramos, fait l’objet de scènes brèves et évocatrices, où le cinéma reprend ses droits sur la littérature. Avec force détails visuels, ellipses et contrepoints sonores, le cinéaste recrée et s’invente un monde entier, une Amérique française avec des paysages scandinaves plaqués sur une trame sonore alternant entrefilets baroque et complaintes de Mazzy Star, tirant partie de la puissance d’évocation d’éléments épars pour imposer une poésie inédite dans le cinéma narrativement empoté que privilégie la plupart de ses compatriotes.

Cette particularité stylistique est d’autant plus personnelle que Ramos a supervisé lui-même le montage et la création des décors, seule avenue possible pour s’assurer de ne pas trahir davantage à l’écran le budget estropié de sa saga et son Nantucket de toc.

Les puristes en seront quitte pour une claque, les profanes aussi, tant le résultat est « désarmant de simplicité », comme disent les Anglais. Le pari, tout à fait impressionnant, de raconter l’homme derrière la baleine, le capitaine sous la pêche miraculeuse, en plus de constituer une économie de production, permet de déconstruire la légende pour mieux élaborer, épisode par épisode, le paysage mental d’un homme mieux connu pour son caractère obsessionnel et son physique frappant. L’affrontement marin devient ainsi d’autant plus anecdotique dans le film qu’il était le paroxysme du roman original, un choix cohérent, qui n’empêchera toutefois pas les fans du livre de rester sur leur faim ou tout simplement perplexes.

D’un narrateur à l’autre, l’enfant Achab deviendra un homme à la fierté redoutable, prédateur pour ses proies comme ses proches ; d’une manière assez naturelle et progressive, le capitaine se transforme en ogre des mers assoiffée par le statut de légende qui lui pend au bout du nez.

Denis Lavant était tout indiqué pour incarner ce monstre à la patte émaillée, bien que ce rôle ne soit pas son plus physique pour autant. Par les apparitions toutes étudiées et pourtant évanescentes du reste de la distribution – Jacques Bonnaffé, Dominique Blanc et le chanteur Katerine collent à l’esprit, il devient clair que Ramos a su mettre ses acteurs au service de personnages échappés à leur port linguistique d’origine sans que jamais on ait l’impression d’une relecture hors-contexte.

D’un hommage culotté au roman de Melville (auquel le cinéaste voue un culte avoué), Ramos a surtout fait de Capitaine Achab une ode à l’art de raconter et une invitation à emprunter toutes les libertés voulues pour donner un nouveau souffle à une histoire universelle.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Mister Lonely"


MR. LONELY
de Harmony Korine
Paru dans la revue Séquences
2008

Prenant son titre d’une vieille bluette adolescente de Bobby Vinton (l’interprète de « Blue Velvet »), Mister Lonely prolonge le parcours oblique de l’enfant terrible Harmony Korine, qui, même s’il s’est assagit depuis l’écriture de Kids et la réalisation de Gummo, n’en demeure pas moins l’un des auteurs les plus abscons du cinéma américain.

Presque 10 ans après son dernier long métrage, Korine délaisse les bleds paumés du Midwest pour l’Europe, terre de ses nouveaux producteurs, afin d’y camper la majeure partie de Mister Lonely, un curieux plaidoyer à la différence taillée dans le kitsch et le surnaturel. Son casting bigarré s’écartèle entre Paris, les Highlands écossais et Panama – où les parents du cinéaste ont élu résidence – entre une commune de sosies reclus, un cheptel de moutons atteints du syndrome de la vache folle et une congrégation de nonnes ayant développé le pouvoir de voler sans parachute.

Michael Jackson parle aux objets de sa chambre, des œufs ornés de portraits peints à la main s’animent, les réalisateurs Carax et Herzog s’en donnent à cœur joie comme acteurs, une finale qui rappelle Cobra Verde : Korine ne boude aucun débordement pour maximiser les surprises.

Les deux histoires formant Mister Lonely ne font que se côtoyer comme si chacunes cherchait sa place au soleil, dans les souliers d’une vedette ou derrière la soutane d’une nonne. Bien que les scènes des sœurs volantes sont anthologiques et constituent le cœur émotionnel du récit, celles de la commune, pathétiques et sans grande imagination, rappellent les premiers pas à la marginalité à tout prix du cinéaste.

Droits d’auteur oblige, aucun succès du Roi de la Pop n’a été inclus dans le film, bien que seulement certains titres de ses chansons chapitrent les séquences. Mais on devient plus sosie par culte d’un individu que par amour d’une œuvre… à cet égard, Korine, bien que voulant ouvrir sa démarche à un public et des thèmes plus rassembleurs, accouche à la sauvette d’une morale bien mince sur la célébrité ou la promiscuité, sinon par des métaphores lourdingues. À l’instar de Carax, Korine serait-il après tout l’excroissance exclusive d’un genre et d’une décennie?

© 2008 Charles-Stéphane Roy