jeudi 8 janvier 2009

Critique "The Love Guru"


THE LOVE GURU
de Marco Schnabel
Paru dans la revue Séquences
2008

Le Canadien Mike Myers rend hommage à deux de ses influences de jeunesse, les films de Bollywood et les Maple Leafs de Toronto, sa ville natale, dans une comédie trop calquée sur les ressorts humoristiques qui ont fait de la série Austin Powers sa réputation et sa fortune.

Comptant un chanteur (Timberlake) et un animateur (Colbert) parmi sa distribution, The Love Guru ne multiplie pourtant les apartés que pour mettre encore plus en valeur Myers, également coscénariste et coproducteur de ce one-man show qui aurait gagné à laisser davantage de glace à ses colorés coéquipiers.

Le mauvais goût est le mot d’ordre ici, et la volonté du gourou Pitka d’aider l’équipe de hockey appartenant à son dernier coup de foudre à remporter la Coupe Stanley s’avère plutôt mince pour porter à bout de bras un enchaînement de blagues récurrentes tombant à plat et qui, s’il elles avaient confirmé le statut de vedette de Myers dans les années 1990, accusent aujourd’hui un sérieux coup de vieux à côté de l’audace salace et la constance scénaristique des jeunes loups Apatow, Rogen et compagnie.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

mercredi 7 janvier 2009

Critique "Hamlet 2"


HAMLET 2
de Andrew Fleming
Paru dans la revue Séquences
2008

Le titre veut tout dire. Voici un concept typiquement américain conçu pour faire saliver tout ce que Hollywood compte d’acteurs ironiques et décalés. Dommage pour le distributeur Focus Features, qui déboursa 10 M$ pour acquérir cette comédie au hype indéniable lors du dernier festival de Sundance, mais qui, en bout de ligne, s’est laissé charmé lui-même par ses propres possibilités au point de ne jamais réaliser son plein potentiel comique.

Au-delà de sa prémisse canon – un auteur incompris tente d’éduquer les incultes d’un high school arizonien en les impliquant dans la mise en scène d’une suite au classique de Shakespeare – Hamlet 2 s’égare dès l’exposition de sa trame, ce qui se produit durant les 15 premières minutes du film, pour ne jamais trouver son rythme ni son ton, assis entre la vulgarité et le concept anti-intello.

Andrew Fleming, lui-même auteur de la bluette Nancy Drew, se reprend toutefois lors de la présentation finale de la pièce, un sommet d’irrévérence blasphémant tout ce qui bouge, l’une des rares illuminations d’un film qui, sous la poigne de Matt Stone et Trey Parker, aurait facilement su s’enfoncer davantage dans le mauvais goût qu’une telle ligne directrice commandait.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Burn After Reading"


BURN AFTER READING
de Joel et Ethan Coen
Paru dans la revue Séquences
2008

D’excentrique au goût du jour, le style des frères Coen a été récupéré et même amélioré durant les années 1990 par les indépendants américains, si bien qu’aujourd’hui, on ne s’étonne plus de croiser autant de middlemen aux projets casse-cou dans le cinéma de sous-doués. Les dernières distinctions séparant désormais la démarche du duo de celle de leurs successeurs restent la constance de l’écriture et la déclinaison d’un ton dans des styles traditionnellement inconciliables, du film noir à la comédie cinglée screwball).

Difficile de succéder au sur-Oscarisé No Country for Old Men, si bien qu’on peut voir Burn After Reading comme une (autre) récréation pour le tandem, à classer et à oublier immédiatement avec leurs récents The Ladykillers ou Intolerable Cruelty. Son casting tout étoiles, contrairement à celui réuni pour la franchise des Oceans de Steven Soderbergh, n’arrive pas à faire oublier ici le scénario bâclé et la pauvreté des gags, hommages minceur à ces films des années 1950 dans lesquels tous les personnages étaient atteints d’idiotie aigue.

Son titre même évoque l’époque de la Guerre froide, la paranoïa et l’infiltration du militaire dans nos vies, ce n’est donc pas une coïncidence si on voit l’employée d’un gym se rendre directement à l’ambassade de Russie à Washington lorsqu’elle découvre un CD d’informations confidentielles gravées par la femme adultère d’un employé récemment mis à pied par la CIA. Pour quel motif exerce-t-elle son chantage : pouvoir et fortune ? Les Coen ont opté pour la chirurgie plastique, une de leurs nombreuses trouvailles pour tétaniser davantage leur charabia dramatique.

Insatisfaits d’avoir autant chamboulé leur histoire, les frères ont demandé à leur casting limousine de jouer sans retenue leurs personnages, tous des crétins finis en vadrouille, en venant rapidement à se contenter de leurs tics en lieu d’interprétation. Cette direction discutable fait en sorte qu’on ne se rappellera uniquement de Pitt pour sa houppe et ses danses, Clooney pour sa chaînette dorée, McDormand pour sa coupe au carré et ses pyjamas, etc. Étonnament, la scène la plus efficace se trouve à la toute fin du film, durant un échange confirmant le talent comique inénarrable de J.K. Simmons et l’incapacité des Coen à appliquer la règle première d’une comédie réussie : un timing exemplaire.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Adam’s Wall"


ADAM'S WALL
de Michael MacKenzie
Paru dans la revue Séquences
2008

Les communautés anglophones et/ou juives québécoises au centre de cette comédie dramatique sont dans l’ombre d’un sujet d’autant plus dominant : Montréal. Peu de films francophones auront autant placé la métropole en avant-plan, quitte à venir voler la vedette à leur sujet.

Tel est le cas d’Adam’s Wall, le 2e long métrage de Michael MacKenzie, pour qui The Baroness and the Pig fut une rampe de lancement éclatante à Sundance comme au Gala des Prix Jutra. Le coscénariste du Polygraphe de Robert Lepage, également dramaturge et metteur en scène sur les planches à New York et Toronto, a imagé le récit de Dana Schoel portant sur les déboires amoureux d’un adolescent-chérubin Juif déchiré entre son idylle pour une Libanaise et l’intrusion de son grand-père, un rabbin orthodoxe peu enclin aux fréquentations arabes du quartier.

Si Montréal l’enneigée se fait belle sous la caméra de MacKenzie, on entend aussi en sourdine les grondements du Liban et la crise du printemps 2007 par les recherches de Yasmina pour retrouver sa mère, portée disparue dans un Beyrouth croulant sous les obus.

La construction même du récit, allers-retours entre les tribulations de ces Roméo et Juliette du Mile-End et leurs accaparantes communautés, lui donnent une tournure au détriment du fondement même du film, l’amour naissant entre deux jeunes adultes peu habitués à l’intimité et à l’émancipation hors des synagogues, avec l’intention d’en faire des modèles culturels plutôt que de simples et tangibles individus pour qui l’amour n’a jamais été au centre de leur vie.

Le casting reste toutefois l’irritant majeur d’Adam’s Wall. Malgré la présence au générique de la talentueuse Flavia Bechara, vue dans Le cerf-volant de Randal Chahal Sabbagh (Lion d'Argent du Festival de Venise en 2003), l’attention se bute irrésistiblement sur les fausses tempes blanchies pour faire de Paul Ahmarani un quadragénaire libanais, ou l’interprétation limite de rabbin intransigeant par le vétéran Gabriel Gascon, pourtant adopté depuis longtemps par les productions anglophones – de Black Eyed Dog à Mrs. Parker and the Vicious Circle, mais dépossédé ici de son timbre caverneux si exquis et familier à la faveur d’un doublage deux octaves plus haut. Reste Montréal, dont on redécouvre les atouts derrière cette faune et cette proposition incongrues.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Naissance des pieuvres"


NAISSANCE DES PIEUVRES
de Céline Sciamma
Paru dans la revue Séquences
2008

Hallali pour haliades

Naissance des pieuvres; avec un pareil titre, difficile de croire qu’un film puisse être banal; au pire, prétentieux. Mi Sofia Coppola, mi Esther Williams, le premier long métrage de Céline Sciamma, une scénariste de 27 ans poussée vers la réalisation sous l’impulsion de Xavier Beauvois, l’un des jurés ayant dévoré le scénario de son projet à la Fémis, éclabousse pourtant juste ce qu’il faut le cinéma français au féminin.

Avec trois nominations aux Césars, une sélection à la section Un Certain Regard de Cannes l’an dernier et le Prix Louis Delluc 2007, on pourrait croire aussi que Naissance des pieuvres a tout du premier pas assuré ou du pavé conquérant. Il n’en est rien. On ne connaît pas Céline Sciamma, mais à la lumière de son départ, on la devine pourvue d’une timidité bien domptée, doublée d’un charme maladroit et d’une vision nette de ses envies, tous des traits affublant son trio d’héroïnes, des Sylphides la dégaine entre deux âges, portées par leurs désirs et ramenées sur Terre par le poids d’une puberté incontrôlable. Oui, Naissance des pieuvres est une pure bluette adolescente aérienne, dans la lignée même de Virgin Suicides, Innocence ou, par extension, de Picnic at Hanging Rock, mais capable de se tenir toute seule quand même.

La piscine d’une banlieue anonyme était l’endroit tout indiqué pour faire émerger Marie, Floriane et Anne, une garçonne indécise, une Lolita insouciante et une boulotte déterminée le temps d’un été passé autour de l’équipe de nage synchronisée, qui attire les foules et nourrit l’imagination des fillettes. Ce sport inclassable, qui allie l’endurance, la grâce et une concentration chorale, a le propre, comme le patinage artistique, de faire basculer les jeunes filles en fleur de l’autre côté de l’enfance; le maquillage, le sourire imperturbable et le clinquant des costumes contribuant à faire d’elles, le temps d’une chorégraphie, des geishas en maillot de bain suscitant à la fois l’admiration et un troublant idéal de perfection pansexuelle.

Entre le vestiaire, la piscine et les premiers partys mixtes, Marie, Anne et Floriane se croisent et profitent l’une et l’autre, des fois même avec leur consentement, pour explorer leurs désirs. Marie ne sait pas si elle aime Anne, qui flirte avec François, que désire Floriane. Chacune d’entre elles possède des qualités, des talents dont elles n’hésitent pas à tirer profit, quitte à vivre le rejet ou rejeter elles-mêmes leurs acquis les plus précieux. Pour leur plus grand bénéfice, aucun adulte n’entrave leurs plans, la cinéaste les tenant volontairement à l’écart, ce qui les confronte rapidement à leur propre morale bourgeonnante, et leurs limites. La finale, qui n’en est pas une, semble les faire retomber à la case départ, du moins aux yeux de leur cercle d’amis; si tel est le cas, elles comprennent et acceptent maintenant pourquoi elles ne pourraient pas vivre à la place l’une de l’autre.

Dès les premières séquences, on sent la présence méthodique et sensible de Sciamma, dans le casting comme les environnements, du choix des vêtements aux contrastes des décors. Que ce soit dans le cinéma français ou ailleurs, il est rare d’observer pareille capacité de mise en scène, la vraie, celle qui ne se contente pas de choisir des têtes ou de symétriser des cadres, mais aussi bien d’agencer la composition dynamique des plans; celle qui nous étonne par les jeux de perspective des va-et-vient, des sons et des contrastes de couleurs, et même de la distanciation variable avec le spectateur.

On n’en demandait pas tant de la part d’un drame provincial pubertaire, et voilà qu’avec beaucoup de soin et d’acuité, Naissance des pieuvres en fait juste ce qu’il faut, sans épater ni tricher, pour nous hameçonner presque jusqu’au bout de sa traversée, même s’il semble se rendre au final à la rame, avec un relâchement qui étonne plus qu’il ne lasse, vu la constance et le dosage d’un scénario plutôt magnétique jusque là.

Céline Sciamma n’est ni Catherine Breillat, ni Coline Serreau, encore moins Laetitia Masson, et c’est tant mieux. Son cinéma au féminin, même s’il n’a pas encore abordé l’âge de raison, ne revendique rien, sinon la liberté de traiter de la sexualité et de la cruauté comme parties intégrantes de personnages ni victimes, ni incomprises; tout au plus des méduses dont la séduction n’a pas d’âge, prêtes à tout pour nager avec les requins.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "Shultes"


SHULTES
de Bakur Bakuradze
Paru dans la revue Séquences
2008

Silence d’aplomb

Le renouveau des cinémas d’Europe de l’Est a aussi atteint la Russie avec une jeune génération d’auteurs plus proches de l’approche allemande ou scandinave que celle des vieux routiers comme Lounguine ou Sokurov, tout aussi allergiques aux hollywoodismes à la Timur Bekmambetov, le Guillermo del Toro kazakhe. Déjà en 2003, Andrei Zvyagintsev et The Return (Vozvrashcheniye) signalaient la naissance d’une trève entre ces pôles, soulignée par un Lion d’or vénitien. Shultes, de son côté, ne mange pas du tout de ce pain-là.

Shultes, d’une certaine manière, est l’anti-M. Lazarescu du film de Cristi Puiu, et pourtant son complément. Il illustre sans scrupules l’effondrement moral d’une société, le purgatoire d’une certaine classe moyenne, en mettant au pilori ce type d’individus dont raffolent les nouveaux cinéastes roumains, ces solitaires aux existences en sourdine, petits-enfants du totalitarisme incapables d’idéaux.

Lancé en mai 2008 à la Quinzaine des Réalisateurs, Shultes s’inscrit en ligne droite dans un cinéma épris de nihilisme, à la limite de la pauvreté psychologique, lové dans une conception émotive du plan-séquence et abonnés aux personnages étroits, dépouillés de toute vie intérieure. Shultes n’est pas un anti-héro, c’est un anti-personnage, une figure rhétorique poussive comme ce cinéma récent a l’habitude de nous déballer. Qu’il soit amnésique n’est donc pas le fruit du hasard, voilà même une planche de salut inespérée pour le scénariste et réalisateur géorgien Bakur Bakuradze d’amplifier le mur du silence qu’il souhaite enclaver entre le film et le spectateur.

On assiste à l’essor d’une pathologie, la cleptomanie, chez le personnage-titre, un pickpocket loquace et peu démonstratif meublant ses journées entre un minuscule trois pièces qu’il partage avec sa mère mourante, son complice de 10 ans et son frère cadet inscrit à l’armée. Au fil de sa routine buissonnière, on apprend qu’il a subit un grave accident de la route, qu’il était auparavant un athlète de haut niveau… sans savoir si son inclinaison pour le vol faisait déjà partie de lui. Une caméra vidéo volée à une jeune Franco-russe fait résonner tardivement en lui une empathie enfouie, peut-être irrécupérable, d’autant plus qu’une tragédie y est rattachée.

Bakuradze présente en réalité une Russie ni amplifiée, ni complètement anéantie. Son récit pourrait même se dérouler dans une contrée voisine, tellement son ancrage social est anecdotique. Voilà le spécimen même du film conçu pour les festivals et les publics étrangers, qui lui reconnaîtront assez de mimétismes européens pour succomber à son mutisme et son simplisme solennels.

Impossible chez Shultes d’occulter néanmoins l’évidente allégorie avec un pays estropié sur l’échec du socialisme, ses liens troubles avec son passé récent, et le sort réservé aux jeunes, aux disciplinés et aux vertueux. Peut-on autant pardonner au personnage principal son absence d’altruisme et ses présumés mensonges du moment qu’on est mis au parfum de sa toute aussi présumée droiture d’antan?

La manière qu’a Bakuradze de suivre Shultes, caméra à l’épaule, prisonnier de plans fixes punitifs, sans égard envers la souffrance inhérente envers son vide émotionnel, le rend d’autant plus apathique, voire niais face à ses limites, ou simplement caricatural, son stoïcisme intégral faisant de lui le stéréotype radical du Russe aux traits impénétrables.

L’autre évidence du film tient dans sa parenté manifeste avec le film que Robert Bresson consacra cinquante ans plus tôt au vol à la tire et à l'esbroufe, évoquant son âpreté, son approche byzantine et son penchant pour le geste sur la parole. Mais tandis que la culpabilité tenait lieu d’amorce morale chez l’auteur de Pickpocket, les personnages de Bakuradze épousent leurs propres remords ou faiblesses au lieu de les transcender, fonçant inévitablement vers un mur sans croire qu’ils pourront l’éviter d’une manière ou d’une autre.

Cela dit, Shultes capitalise largement sur l’interprétation brute de ses deux protagonistes principaux, un chauffeur de taxi et le pensionnaire d’un orphelinat de Moscou; le réel qu’ils personnifient tranche avec les portraits de mafia, de prostituées juvéniles et de nouveaux riches comme la Russie en a – trop souvent – le secret. En cette année du centenaire du cinéma russe, Bakuradze, diplômé de la célèbre école de cinéma VIGK, sert un premier film mécanique, plus marquée par les réalités économiques que le cinéma post-soviétique, un peu trop sûr de ses effets, sans dérapages ni coloris notoires.

© 2008 Charles-Stéphane Roy

Critique "My Magic"


My Magic
de Eric Khoo
Paru dans la revue Séquences
2008

Singapour, ma douleur

Bien connu des fervents du FFM, le cinéaste Eric Khoo est réapparu à Montréal fort d’une première sélection en compétition officielle au Festival de Cannes en mai dernier avec son plus récent film, My Magic. Accusant à peine plus de 75 minutes, celui-ci fut tourné en vidéo en neuf jours et aligne des non-professionnels, ce qui est mince et à la fois suffisant pour créer un univers entier.

Le réalisateur de Be With Me (2005) et 12 Storeys (1997) ne s’est pas empêtré avec l’inspiration et les gestations interminables, alors que l’idée de son dernier film lui est apparue en fréquentant le magicien tamoul Bosco Francis, un chevelu à la silhouette bouddhique, nostalgique de son Inde natale après s’être établi à Singapour. Ce déracinement, jumelé au désir de raconter une histoire entre un père et son fils et la dérive au cœur du roman « The Road » de Cormac McCarthy, furent à l’origine de My Magic, récit circoncit entre la fiction, le documentaire, le portrait et le fantastique.

Aussi rares soient les films de Singapour sur nos écrans, aussi proportionnel soit le dépaysement qu’ils nous procurent. Qu’un magicien masochiste soit au centre d’un d’entre eux devient d’autant plus déconcertant, un pitch moins Fantasiesque qu’il ne paraît. C’est le cas de Francis, ancienne gloire des music-halls indiens du temps de son mariage heureux avec son assistante, devenue un obèse alcoolique se traînant jusqu’à plus soif dans les ruelles sombres de Singapour, négligeant l’éducation de son fils Rajr, qui alimente sa culpabilité en le confrontant à l’échec de sa condition.

Serveur dans une boîte de nuit, Francis finit ses soirées en démontrant sa résistance à la douleur aux clients de son patron, question de rentabiliser sa résistance à la souffrance pour payer les études de son fils et regagner son estime. Alors que marcher sur du verre, avaler du feu ou se percer la langue reste un jeu d’enfant pour lui, Francis se résigne à accepter l’étrange marché de gangsters du coin, qui lui promettent d’importantes sommes pour le torturer jusqu’à ce qu’il s’effondre. Ce pacte sordide se termine mal pour Francis, pris à se planquer à l’ombre avec Rajr et lui expédier ses confessions avec ses dernières forces.

En dépit de plusieurs scènes éprouvantes et d’une cinématographie quasi amateur, My Magic possède visiblement plus de tendresse et de cœur que la plupart des romances à grand déploiement. Et pour cause : le projet nécessita l’implication des proches du cinéaste, de la trame sonore composée par son fils de 9 ans, à la recherche de capitaux confiée à sa femme.

Au centre de ce chemin de croix poisseux et fanfaronesque trône Bosco Francis, bête de cirque mi-lutteur, mi-enfant, une force de la nature dont Khoo a su tirer à son avantage toute l’humilité et la fragilité dont il est capable. Tout le film fut d’ailleurs construit sur cette propension à faire émerger l’émotion du grotesque; à preuve, la scène d’ouverture, un malaise de 20 minutes durant lesquelles Francis noie son désarroi avec une douzaine de verres de whisky, un exploit en soi, pathétique au demeurant.

On doute des chances de My Magic de se rendre jusqu’au prochain gala des Oscars, lui qui fut sélectionné par les autorités singapouriennes pour représenter leur nation dans la catégorie du meilleur film de langue étrangère, pour toutes les raisons évoquées en introduction. Bien qu’il conserve toujours la bonne distance pour conserver l’humanité des personnages de ce qui demeure un freak-show, Khoo s’en remet un peu trop à la forme du mélo pour compenser une paresse certaine au niveau des dialogues et du rythme, donnant l’impression d’avoir précipité l’exécution de l’ensemble sur la foi d’une prémisse impayable.

Il serait toutefois dommage de passer à côté d’un film aussi inusité et bon enfant, pleinement conscient de ses défauts, sans hésitation aucune à exposer crûment ses limites pour mieux faire ressortir l’empêtrement émotif des personnages, quitte à fuir ses dettes envers la réalité et basculer dans la fantaisie, le seul refuge possible pour espérer panser les chagrins à la peau dure.

© 2008 Charles-Stéphane Roy